#JDRpsychiatrie saison 4 : Matthieu

Hello ! Me voici de retour avec un focus qui dormait depuis un bon moment dans un coin de ma tête (et très certainement dans un disque dur à l’autre bout de la planète…). Nous allons nous intéresser au jeune Matthieu.

 

Histoire de la maladie  :

 

Matthieu est un jeune homme de 18 ans, hospitalisé depuis plus de deux ans, avec pour objectif une observation clinique et une reprise de la scolarité.

Il est né en Thaïlande et a vécu en orphelinat jusqu’à ses 7 ans, avec son frère, de 2 ans son cadet. Ils ont été adopté ensemble par le même couple. Nous avons peu d’éléments sur cette période de sa vie et il en parle / sait très peu (refoulement, imagination, …).

Il y a des notions de harcèlements à l’école et surtout un premier passage à l’acte suicidaire par strangulation avec un pull suite à une déception amoureuse en 2014. Cela l’a conduit à une hospitalisation en service de psychiatrie.

Il a ensuite été pris en charge en Centre Médico Psychologique (CMP), avec notamment un suivi par un psychologue qu’il a beaucoup investi.

2017, nouvelle tentative de suicide. Il tentera de se défenestrer au collège mais heureusement, ses camarades de classes ont réussi à l’en empêcher.

Il présente à ce moment là un isolement social avec tristesse de l’humeur, sentiment de vide, aboulie (envie de rien), anhédonie (incapacité à éprouver du plaisir) et des phénomènes hallucinatoires auditifs et visuels. Un traitement anti-dépresseur et neuroleptique est mis en place, ainsi qu’une thérapie familiale.

Peu de temps après la rentrée scolaire, l’état de Mathieu se dégrade à nouveau (Angoisse massive et phénomènes hallucinatoires), ce qui le conduira a être hospitalisé dans notre Clinique.

 

 

Évolution et Quotidien :

 

C’est un jeune assez discret qui arrive, très renfermé et clairement pas content d’être là. Le fait d’accueillir des mineurs à la Clinique me rappelle mon ancien travail en secteur de crise. En effet, ils sont parfois hospitalisés contre leurs gré, entraînant une « dynamique du refus de soins », assez semblable à celle des personnes hospitalisées sous contraintes.

Il est assez difficile de l’approcher, il reste assez isolé et coupe court à pas mal de tentatives de rencontres. Néanmoins, c’est par le somatique que nous allons créer un premier lien de confiance. Il souffre de céphalées (maux de têtes) assez invalidantes (au point de devoir rester dans le noir, ne pas dormir, …) et nous en avons profité pour faire quelques explorations. Manque de pot, les résultats ne révèlent aucune anomalies. Du coup, nous posons l’hypothèse du psychogène : et si les maux de têtes étaient des « mots de têtes » ?

Il participe à deux séjours thérapeutiques (Ski et Eurospace Center) qui ont permis de le rencontrer différemment. Je revois une de mes collègues dire en rentrant que Matthieu était la révélation du séjour et qu’elle ne l’a jamais vu autant rire. Des liens un peu plus solides semblent se dessiner avec des moniteurs et d’autres patients, notre regard sur lui évolue.

L’hospitalisation se poursuit, avec des hauts et des bas, il se confie parfois à son médecin sur des « voix méchantes » qu’il entendrait, et nous constatons derrière son abord assez lisse, une grande colère. Le temps passe et il devient de plus en plus mutique, distant… Nous le retrouverons un matin inconscient dans sa chambre, son voisin nous ayant alerté sur le fait qu’il faisait une crise d’épilepsie (en faite, une crise convulsive). Il sera immédiatement transféré aux urgences et l’hypothèse de l’IMV (Intoxication Médicamenteuse Volontaire) sera confirmée. Nous retrouvons dans ses affaires quelques lettres d’adieux et des emballages de médicaments, signe qu’il avait planifié son acte depuis quelques temps. Il sera transféré en secteur fermé pour la suite de la prise en charge.

 

 

6 mois plus tard, Matthieu fait une demande pour revenir à la Clinique, avec le souhait exprimé de se reposer pour ensuite intégrer un établissement de soins-études.

Nous apprenons que les relations à la maison sont très tendues, surtout avec son jeune frère.

Peu de temps après son retour, nous constatons un radical changement de dynamique. Il est plus ouvert, trouve très rapidement sa place dans un groupe de jeune et il participe à quelques ateliers. En entretien, il se livre bien plus facilement sur son vécu et ses difficultés. (Refus net de « grandir », souvenir peut-être fantasmé / reconstruit de sa jeunesse en Thaïlande, …) Il semble également se rapprocher de plus en plus d’une autre jeune, nous montrons un aspect que nous ne connaissions pas de lui. (Tactile, adhésif, exclusif, …)

Malgré le « mieux » perçu par notre équipe, l’établissement de soins-études va refuser la candidature de Matthieu, argumentant que c’est trop tôt pour lui et qu’il doit encore consolider ses soins. A cette annonce, il se renferme à nouveau et sa colère / frustration devient plus palpable (casse des verres à table, tape dans les murs, …) et les phénomènes hallucinatoires se majorent. (Il décrit des voix méchantes, il utilise des écouteurs avec de la musique H24 pour essayer de les atténuer) Nous revoilà dans un contexte de « crise » possiblement multifactorielle (Annonce du décès d’une patiente hospitalisée il y a peu, déception sentimentale, refus d’une sortie au cinéma à cause de son comportement, …) et Matthieu clive l’équipe. Il y a les « bons » soignants et les « mauvais ». Il refuse toute communication avec cette seconde catégorie, ce qui est un peu délicat sachant qu’à ses yeux cela représente plus de 90 % de l’équipe.

Afin de calmer un peu le jeu, il lui sera proposé de sortir un mois chez ses parents, afin de faire le point et de revenir dans d’autres dispositions, chose qu’il accepte. 

Un mois plus tard, il est de retour. Il constate avec une certaine amertume l’absence de la jeune avec qui il était très proche. Il sera plus « lisse », participant à quelques ateliers, mais semble clairement démotivé pour le reste.

Suite à un entretien familial durant les dernières vacances scolaires, il est décidé d’une sortie définitive. Matthieu a pour projet de s’inscrire à la mission locale afin de commencer un travail d’insertion. Il est parfois bon de laisser partir quelqu’un et de garder les portes ouvertes, plutôt que de braquer la personne et que l’hospitalisation devienne totalement contre-productive.

 

L’atelier Ludi’Rôle :

 

De mémoire, c’est assez proche des séjours thérapeutiques que Matthieu est venu pour la première fois. Il s’est lié d’amitié avec certains des « réguliers » et ils l’ont très rapidement invité à venir jouer à la table. Il est totalement novice et va découvrir ce média avec « Monster of the Week », le jeu de rôle de chasse aux monstres décomplexée façon Buffy / Supernatural / X-Files. Il choisi l’archétype du « Vengeur », un homme ayant vécu plus jeune un traumatisme à cause des monstres et qui va aujourd’hui chercher à se venger. Sans suprises son trauma va être le massacre de sa famille, en précisant que c’est la peur qui l’a empêché d’agir à ce moment là. L’accroche est là, il semble avoir pris beaucoup de plaisir à la table et il va rapidement devenir un des joueurs réguliers de l’atelier.

Qu’importe le jeux, Matthieu va toujours construire ses personnage avec des historiques similaires. Ici, ça sera l’image du paria, de l’enfant des rues, du survivant de son clan, de l’assassin, … L’exemple le plus frappant que je puisse donner remonte à quelques semaines. Alors que mon groupe me faisait encore une fois faux bond pour la dernière séance de la campagne D&D5, j’ai proposé d’improviser un One-Shot sur Monster of the Week. Et bien Matthieu, quasiment deux ans plus tard, me refait exactement le même vengeur !

 

 

Comment interpréter ce phénomène ? Si nous posons comme hypothèse que l’avatar est, d’une façon ou d’une autre, une projection de ce qu’il traverse dans sa psychothérapie, nous pouvons formuler quelques questions. Est-ce que la grande similitude de l’historique de ses personnages est le reflet d’une étape de sa thérapie qu’il n’a pas encore su transformer ? Et si nous prenions la piste identitaire, a t’il le sentiment de n’exister que part son histoire traumatique ?

L’atelier est également un espace de rencontre et en ça, je dois dire que ça a plutôt bien fonctionné. Les liens créés durant ces moments ont perduré en dehors, que ça soit avec moi ou avec les autres jeunes.

Assez discret en partie, j’ai le sentiment qu’il profite surtout de l’ambiance, avec quelques coups d’éclats lorsque les spécificités de ses personnages sont mises en avant. Les jeux que nous pratiquons actuellement sont intéressant pour ça. Chaque héros est vraiment spécialisé et ils sont obligés de collaborer ensemble pour espérer s’en sortir. C’est plutôt une belle métaphore dans un lieu de soin comme le notre…

 

Conclusion :

 

Un portrait un peu différent de d’habitude, mais représentatif de la diversité des profils que nous accueillons à la Clinique. L’atelier reste un moment un peu à part dans l’institution, et j’aime garder cette ambiance mystérieuse. Je ne peux que souhaiter bon vent à Matthieu, en espérant qu’il trouve un chemin qui l’aide à se sentir mieux dans ses baskets.

Au vu des événements actuels dans le monde avec l’épidémie, j’ai récemment appris l’annulation de notre formation parisienne « du jeu au je » et de la convention Dijonnaise. Bien qu’attristé, il me semble important de jouer le jeu du confinement afin d’éviter au maximum la propagation du virus. Le bon côté, c’est que nous allons avoir un peu plus de temps pour prendre soin de nous, de nos proches et concocter de superbes histoires pour nos joueurs ! 😀 De plus, l’annulation peut (et doit) se transformer en report, mais je reviendrais vers vous lorsque j’aurais plus d’informations.

Comme d’habitude, je suis disponible pour toutes discussions, remarques, avis, sur l’atelier Ludi’Rôle et son usage dans un contexte de soin.

 

Ludiquement,

 

Jérémy

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Écrit par Jérémy GUILBON

Auteur de la Chronique #JDRPsychiatrie

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