Le jeu de rôle comme laboratoire d’expérience éthique et social, exemple sur Eclipse Phase

Haaa on aime se retrouver autours d’une table pour aller taper du gnoll ou du gobelin ! Un peu à la manière de Gimli-Legolas, qui fait le meilleur score ? Mais … et si on utilisait notre passion pour essayer des concepts ? Changer de sexe, explorer les vastes questions existentielles, se questionner sur ses habitudes ou ses comportements ?

 

On se dit que ça pourrait être chouette ! Ce mouvement de compréhension de l’Homme par le biais du jeu et plus particulièrement autours du jeu de rôle a le vent en poupe. On le retrouve même au sein de l’entreprise dans le cadre de la formation ou de la cohésion de groupe ou encore pour lutter contre certains comportements sexistes/racistes/déplacés/ ou autres.

Le support rôlistique

Il peut arriver qu’un jeu de rôle nous marque plus qu’un autre sur cet aspect. Pour ma part ça a été Eclipse Phase (EP pour les intimes), nous allons donc nous concentrer sur ce dernier pour cet article. Avant de se
plonger dans les questions qui peuvent être abordées, je vais rapidement poser le décor. Ce jeu fait partit de la catégorie des « Hard SF », bref de la science fiction poussée et qui peut déranger. La Terre a été l’objet de guerres stratégiques pour le contrôle de ressources essentielles, les systèmes économiques/politiques/sociaux se sont entrechoqués, et certaines intelligences artificielles (IA) initialement programmées pour des dessins militaires ont décidés de jouer les cavaliers de apocalypse avant de disparaître. Entre-temps l’humanité a développé les piles corticales (coucou « altered carbon » de Laeta Kalogridis, disponible en roman et sur Netflix) qui permettent à un être humain de transférer sa conscience d’un corps à un autre. Les Hommes ont aussi colonisé le système solaire. La Terre étant mise en quarantaine, l’humanité doit vivre dans le froid du vide.

Bon c’est bien joli et bien triste, mais je vois pas le rapport.

 

Les questionnements
Technologie

Suite au bouleversement qu’a représenté la perte de la Terre, ce qui reste de humanité a dû se reconstruire. Et à l’heure des questionnements éthiques sur la robotique ainsi que l’intelligence artificielle, on se demande justement quelle place cette dernière doit avoir dans nos vies. Peut-elle se soustraire à l’humain ? Voir s’en émanciper ? On assiste déjà à des IA qui créent de la culture (musiques, dessins), chose que l’on disait réservé à l’être humain.
Dans EP, il y a les IA simples et les IAg (intelligences artificielles germes) qui ont une “conscience”, qui se construisent comme un être humain, qui peuvent avoir des traumatismes psychologiques, des opinions, bref une personnalité. Peut-on pour autant les qualifier d’humain ? Dans le lore ( = l’histoire) du jeu de rôle, chacune des factions voit la chose différemment. Et pour cause, chacun de ces groupes a une histoire, une vision de la Vie, qui forge une opinion.
La technologie, salvatrice ou destructrice ? Il n’y a pas de réponse binaire, une prothèse de bras pour un accidenté de la route est-elle “mauvaise” ? La technologie de fusion (une fois maîtrisée) pourra servir à mieux alimenter l’humanité en énergie, mais les bombes à fusions existent déjà elles aussi. Aucune réponse extrême (à mon avis) n’est bonne à partir du moment où elle est réfléchie et construite.

Bon, si c’est que pour parler de boites de conserves qui bougent, j’espérais plus.

 

Économie

C’était la mise en avant la plus frontale. Mais (il en fallait un autre…) il n’y a pas que ça. Le système solaire est découpé en deux par la ceinture d’astéroïde entre Mars et Jupiter. La partie la plus interne (proche du
soleil) est principalement sous l’emprise de firmes corporatistes. Á l’heure où Mars devenait un nouveau terrain d’exploitation minier, il fallait de la main d’œuvre bon marché, et quoi de plus juteux que d’embaucher des personnes désespérées, ayant tout perdu, fuyant la terre, pour leur proposer des contrats d’esclavage heuuu de travail en leur donnant un corps (low-cost) contre un travail. À contrario le système politique est organisé, tout comme le système financier. Le sacrifice en vaut-il la chandelle ? Alors que dans la deuxième partie du système solaire, là où les conditions de (sur)vie sont plus dures, tout est basé sur la réputation et les compétences que tu as à offrir à la communauté, la contrepartie est un système politique anarchique.

Et nos habitudes dans tout ça ?

 

Gestion du corps

Quand on interagit avec l’extérieur on le fait via notre vécu, notre culture. Dans Éclipse phase un personnage possède (la plupart du temps) une pile corticale, donc il peut changer de corps. Une mécanique de dés permet de matérialiser comment le personnage prend possession de son nouveau corps, tant sur le plan moteur que le plan émotionnel. Comment réagirions-nous si on nous changeait de corps, que l’on passait d’une corpulence grosse à un corps fin, ou comment interpréter un personnage qui doit prendre un corps d’un sexe opposé à son habitude ?

Un de mes joueurs c’est lié d’amitié avec une IAg militaire, laissé dans un coin, cette IAg qui n’a connu que le contrôle de drones militaires pour des opérations diverses et variées se retrouve dans un corps biologique de
sexe masculin ! Les dés ont suivi avec des lancés catastrophiques pour l’intégration moteur et psychologique. Le personnage a dû passer une journée (en temps dans le jeu) à expliquer à l’IAg ce qu’est un corps biologique avec : ses besoins naturels (alimentaires, hygiène), ses sensations,… grand moment de role-play de la part de ce joueur, qui s’est vu expliquer comment marche un corps biologique comme s’il avait un enfant en face de lui. Explications qui se sont achevées par : “t’es forte en recherche sur le net, trouve “un corps biologique pour les nuls !””.

On a eu du mal à donner un pronom à cette IAg, il ou elle ou iel ? On c’est finalement mit d’accords, tant qu’elle est sur le réseau (= équivalent du Web) ce sera “elle”, si elle est incarnée on prendra comme référence le sexe biologique de son corps.

Certain(e)s utilisent le jeu de rôle pour se chercher tant sur le plan du genre que sur le plan amoureux. Réactions des autres, attitude à avoir, habitudes de langage/vestimentaires, etc…

Bon ben moi je choisis un corps synthétique comme ça au moins on ne
se pose pas la question !

 

Racisme

Le problème avec les corps synthétiques c’est le rejet que certaines communautés font à leurs égards. Oui, le racisme et la ségrégation ont la vie dure. J’ai pour projet de faire jouer mon groupe sur Mars, où les mégacorporations se battent contre les autochtones (premiers colons) qui ont une vision de la vie différente de celle des firmes. Comment les personnages vont réagir à ce climat ? Comment vont le prendre les joueurs ?

Que devient notre regard sur les autres avec ces changements ?

 

Comprendre l’humain

Peut-on en vouloir au revendicaterre qui veut retourner sur terre, braver tous les dangers pour retrouver son chez-lui ? C’est du suicide, mais il a probablement grandi sur Terre, ses proches sont certainement morts alors que lui fuyait… De plus il hait les machines et les IA ! Mais tout ça est logique de son point de vue, de part son vécu. Une personne sauvée d’un accident par un robot de passage tiendrait certainement le discours inverse.

Autre sujet qui peut être intéressant : L’immortalité ! C’est un sujet sensible de part l’appréhension à la mort qui peut resurgir. L’être humain a pu évoluer grâce à la transmission du savoir entre les générations. Mais que se passe-t-il si ce sont toujours les mêmes au pouvoir ? Y aura-t-il un renouvellement des idées ? Que vont devenir nos mœurs ? Nos religions vont-elles toujours exister si cette peur de la mort venait à disparaitre ? Le mariage garde-t-il son sens “pour l’éternité” ? Bref… à travers cette question de l’immortalité, on en vient à explorer des concepts ainsi que des habitudes que l’on a intégrée et qui nous entourent au quotidien.

C’est chouette tout ça, mais en tant que joueur je fais comment ?

 

Comment choisir son personnage

Mais comment choisir un personnage quand on veut s’explorer à travers un jeu de rôle ?

Il est primordial de se poser les bonnes questions et de ne pas se voiler la face. On peut par exemple vouloir explorer la notion de genre opposé, mais il faut s’attendre à trouver des choses qui nous dérangent.

Toute la question est de savoir si on fait un personnage diamétralement opposé ou avec des airs de ressemblance du joueur. Je pense qu’avoir un pied dans les zones habituelles du joueur reste essentiel. Par exemple passer d’un voleur des rues à une voleuse des rues (ou inversement). La ressemblance avec le connu donnera une certaine sécurité, tout en facilitant la synchronisation entre le joueur et son personnage, permettant l’exploration plus intense du paramètre qui a été modifié.

 

Mise en place et sécurité

Bien évidement, dans ce type de jeu, même si l’on reste sur un territoire ludique, l’abord de questions existentielles/politiques/sociales/économiques/… doit être cadré à la table par un contrat social et des barrières émotionnelles (X-Card, lignes et voiles, …). Pour que ce dernier soit le plus explicite possible, il convient au MJ de survoler les thématiques abordées avec chaque participants pour que ce dernier puisse poser ses limites. Il est bien sur important que chacun respecte les limites des autres.

Donc les joueurs doivent aussi consentir à ce que le jeu (de par ses thématiques) puisse nous toucher. C’est aussi pour cela que je recommande des parties courtes, pas forcément dans le temps de jeu, mais dans le format. Les one shot sont à privilégier aux campagnes longues, du moins dans un premier temps.

Pour ce cadre-là, le MJ doit être vigilant et montrer l’exemple. Il doit être conscient de ses limites et le fait d’être lui-même à l’aise aidera les joueurs à se plonger dans le monde en toute sécurité. Bref le MJ doit d’être bienveillant et attentif aux réactions de ses joueurs/joueuses.

Il est important de ritualiser la fin de partie, un débriefing permettra de mettre en exergue les points qui ont plu et les points qui ont péchés, afin de s’améliorer des deux cotés du paravent. Le débriefing ne doit pas être trop long pour éviter que les personnes s’y perdent, 15-30 minutes maximum, et si possible un changement d’activité après ce dernier. Un MJ n’est rien sans ses joueurs et inversement.

 

Conclusion

Bien sur, comme évoqué dans l’introduction, je n’ai abordé que je jeu Éclipse phase, mais ce n’est pas le seul à se prêter pour ce questionnement : vampire, tales from the loop, et j’en oublie certainement. On peut même réfléchir sur du donjons & dragons ! Le worldbuilding, l’ambiance, l’investissement des joueurs dans le monde créé, rend possible tout ça.

Je suis bien conscient que ce n’est pas une utilisation habituelle du jeu de rôle mais je suis persuadé que l’on a tous essayé un jour, au lieu de jouer le noble preux chevalier au service de la royauté, de jouer le brigand des rues. On n’évolue pas de la même façon à la cour avec ses jeux dangereux et ses poignards affûtés que dans des ruelles sombres où l’alcool ainsi que la contrebande sont légions. Notre jeu d’acteur change, nos habitudes, nos remarques.

Et si on en prenait conscience ?

Rien n’est tout blanc ou tout noir, mais chacune des réflexions sociales que l’on peut avoir en jeu, peut nous permettre de mûrir nos comportements, voir la vie en dehors du jeu d’un autre œil, ce qui permet souvent de comprendre les gens et leurs réactions car on peut plus facilement se projeter à leur place.

On peut en tirer des bienfaits sur de la gestion de groupe, de la diplomatie, la capacité à faire des choix. Le jeu de rôle explore tellement de choses !

Et si on apportait de la richesse à nos existences.
Bon jeu à tous et toutes 😉

 

Source nébuleuse en-tête : Par ESO — http://www.eso.org/public/images/eso1250a/, CC BY 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=23045519

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