Waouh !Waouh !

Les mains dans le cambouis : monter un club dans un collège

JEUX DE RÔLE AU COLLÈGE

(on dirait le titre d’un téléfilm M6 avec des ados harcelés…)

 

Depuis 2018, j’anime un club de « jeux de rôle » au sein du collège où je suis affecté : le collège Jean Amade de Céret (66). Je souhaite vous présenter comment j’ai mis en place le club ; quels leviers actionner au sein de la grande machine Education Nationale ; quoi faire pour optimiser au mieux ses jets de charisme/gestion de la paperasse. J’espère que cela donnera quelques pistes à ceux qui hésitent à se lancer. 

Alors, ce sera plutôt technique, voire administratif, comme peut l’être le job d’enseignant dés qu’il s’agit de mettre en place des projets. En soit, il n’y a rien de complexe mais juste savoir à qui s’adresser et par quel moyen. Prenez votre respiration, sortez les carnets de notes et c’est parti pour une immersion dans les coulisses d’un collège du sud de France !!!

 

Le parcours d’un biclassé prof/rôliste

Né en 1982, je suis rôliste depuis 1996 et enseignant en histoire-géographie depuis 2008. Joindre jeu de rôle et enseignement est resté dans un coin de ma tête dès que je suis rentré dans l’Éducation Nationale. J’ai tenté une première expérience d’un club dans un collège en 2015 mais c’était dans un autre cadre : j’animais la ludothèque du collège et le jeu de rôle était un des jeux que je mettais à disposition. Au final, ce sont les jeux qui ont le mieux fonctionné auprès des habitués, avec Munchkin et Bang !.

C’est en 2017 que j’obtiens ma mutation à titre définitif au collège Jean Amade de Céret (66). Avec la stabilité d’un poste fixe, l’exposition médiatique nouvelle du jeu de rôle et ma propre expérience, les étoiles étaient alignées pour tenter l’expérience.

Présentation du collège Jean Amade, le setting de cette campagne

Le collège Jean Amade fait partie des gros collèges de notre département avec 900 élèves. Ce nombre important d’élèves entraine une série de contrainte. La pause méridienne s’étale de 11h à 14h et elle est découpée en 2 parties : les 6e et 5e terminent les cours à 11h10 pour reprendre à 12h45. Les 4e et 3e commencent leur pause à 12h10 pour reprendre à 13h45. Pendant ces larges créneaux, ce sont donc des centaines d’élèves qui se partagent entre la cour de récréation, le self et les ateliers/clubs. A mon grand étonnement, le collège ne comptait que peu de clubs pour un établissement de cette taille : un atelier dessin, une chorale, un club robotique, un atelier théâtre, une ludothèque et les Associations Sportives (AS) animées par les enseignants d’EPS. Du coup, le créneau méridien était bien compliqué pour la vie scolaire. Des centaines d’adolescents qui errent dans la cours en attendant la reprise de cours pendant une heure, cela génère des incidents. En 2017-2018, j’avais donc la place de placer mon projet de club.

 

Les Foyers, nerf de la guerre

Pour comprendre le fonctionnement des clubs et autres ateliers dans les collèges de France, il faut expliquer ce que sont les Foyers (ou Foyer Socio-éducatif dans notre collège). Il s’agit d’une association loi 1901, créée dans le cadre du collège. Elles élisent un bureau comme toute association. Les élèves y adhèrent pour des montants variables (5 à 15 euros). Ces fonds, le foyer les utilise pour de multiples activités : participer au financement des sorties scolaires, investir dans du mobilier destiné aux élèves (table de ping-pong, baby-foot), aide aux foyers modestes pour acquérir le matériel scolaire et, pour la part qui nous intéresse, financement des clubs, ateliers et autres activités de « vie scolaire ». Ces financements permettent d’acheter le matériel nécessaire et parfois de rémunérer des intervenants extérieurs. Je cite comme exemple le club théâtre et l’atelier yoga que des intervenants extérieurs au collège viennent animer.

Entrons dans le détail : pour monter un club, il faut déjà avoir un adulte (c’est le terme officiel) qui sera le référent. Il faut faire la demande au FSE qui décidera en assemblée générale de la tenue ou pas du club. Ce n’est pas le seul acteur à convaincre. Le club se tient dans l’enceinte du collège, s’adresse aux élèves du collège et mobilise un ou plusieurs personnels de l’établissement. Il faut avoir l’accord du chef d’établissement. Voilà, c’est là qu’il faut entrer dans le côté administratif d’un collège.

 

Faire un test « d’administration »

J’ai commencé par en discuter à mes collègues au détour de couloirs et de la machine à café pour « tâter le terrain ». Il ne semblait pas y avoir d’opposition. Il est vrai que le collège avait connu un club « Magic » (oui, oui, le jeu de carte, animé par un collègue qui est toujours collectionneur et pratiquant occasionnel) quelques années auparavant, il y avait donc une ouverture d’esprit sur le « fantastique » et le jeu. J’ai donc demandé officiellement un entretien avec ma chef d’établissement et le président du FSE. Cette dernière étape fut plus aisée, le président étant un collègue d’histoire-géographie ayant déjà pratiqué dans sa jeunesse Donjons et Dragons. Il a été emballé par l’idée, il m’a proposé de « tester » le club sur une période courte (mars-juin) pour voir si les élèves répondraient présents. Ensuite, il m’a demandé de rédiger une « fiche action », document essentiel sur lequel je reviendrais plus tard.

Les chefs d’établissements, pour les non-initiés, ce sont les maîtres du donjon dans un collège mais leurs décisions sont soumises à l’approbation du Conseil d’Admiration (CA). Le CA regroupe des représentants des différents corps d’un établissement scolaire : représentants de l’administration, représentants des personnels, représentants des parents d’élèves et élèves, tous élus en début d’année scolaire. Ce conseil vote les propositions et décisions prises par le chef d’établissement.

Les convaincre est la première étape. Pour cela, la chef d’établissement a demandé d’inscrire mon projet dans celui de l’établissement. J’ai donc rédigé deux documents : une « fiche action » et un « dossier de présentation du club ». Présentons-les.

 

Le dossier de présentation du club : parce que sans papier que personne ne lit, rien ne fonctionne

C’est peut-être le plus long à rédiger, il ne sera jamais lu et sera rangé dans une chemise obscure jusqu’à la fin des temps. Cependant, il est fondamental car il est remonté hiérarchiquement. Les rectorats peuvent les demander pour voir ce qu’il se passe dans le collège. A titre personnel, lors de mon dernier entretien de carrière, mon inspecteur m’a parlé du club (expérience bizarre vu qu’il vient pour évaluer votre pratique professionnelle…). Ensuite, en cas de problème avec des parents d’élèves, il est certain qu’on sortira le document pour voir ce qui était prévu dans ce club. Quel genre de problème, me direz vous ? C’est simple, un élève qui raconte à ses parents qu’il a torturé et dépecé un roi gobelin avant de consommer sa chair ; les parents s’inquiètent et pour les moins compréhensifs, menacent de porter plainte (je n’ai pas eu l’expérience dans le cadre du club, mais je l’ai eu en classe lors de la diffusion de films historiques avec des scènes violentes). Donc, il faut se « protéger » et protéger l’établissement : que le chef d’établissement puisse répondre à ces parents inquiets en s’appuyant sur des documents officiellement validés. 

J’ai donc produit un document d’une quinzaine de pages pour présenter le club, expliquer ce qu’est le jeu de rôle à des non-initiés et surtout, justifier pourquoi ce club présente un intérêt pédagogique utile aux élèves.

Pour mieux faciliter l’accès aux éventuels lecteurs et parer à toute critique, j’ai organisé ce document entre trois parties : présenter le JdR à partir d’un exemple de partie complet ; les intérêts pédagogiques et les modalités de fonctionnement (le collège à besoin de savoir où iront et ce que feront les élèves).

Voici une transcription du contenu de ce document pour vous inspirer.

Projet de club

 

La fiche action, une fiche de personnage qui donne des sous

Ce document précis est beaucoup plus important : c’est avec celui-ci qu’il est possible de demander des moyens.

Très structurée, la fiche action doit présenter rapidement le projet (l’action) et l’inscrire dans les « axes du projet d’établissement ». C’est un concept qu’il faut comprendre pour savoir comment fonctionnent les projets mis en place dans un établissement scolaire.

Les projets d’établissements sont mis en place lors de réunion avec l’ensemble des acteurs adultes du collège. Ils produisent un texte, encadré par les consignes du rectorat. Il faut définir des « axes », c’est-à-dire des thèmes (des tags quoi…) dans lesquels il faut inscrire chaque projet du collège. Il faut aussi définir les parcours associés. Les parcours désignent un ensemble large dans lequel chaque enseignement et chaque projet suivi par les élèves s’inscrivent. Nous en avons trois au collège : le parcours avenir (découvrir des métiers, des études, des cursus), le parcours artistique et culturel (les savoirs et les pratiques touchant à la culture au sens large), le parcours citoyen (agir et s’investir en tant que futur citoyen). Le club s’inscrit donc dans un ou plusieurs de ses parcours et axes.

Ça vous parait verbeux ? Certes, c’est ainsi que fonctionne un collège. Il faut que chaque projet rentre dans des cases pour qu’ils puissent obtenir des accords et des moyens. De même que la dernière case, sur l’évaluation du projet, est fondamentale. Chaque année, il faut faire remonter l’évaluation de l’action pour voir si elle pérennisée et reconduite. Ensuite, il faut reproduire une nouvelle fiche action et la transmettre au collège comme au Foyer pour qu’ils valident l’action et acceptent (ou renégocient) les moyens demandés. C’est ainsi qu’il faut donner une « visibilité » au club car le collège à l’obligation de montrer ses réalisations. Il doit faire remonter à la hiérarchie des projets menés et le résultat. Donc, les clubs sont encouragés à être visible. Ainsi, lors de la fête du collège, le club a tenu un stand sur lequel était joué une partie démonstration. J’ai pour projet ultime d’arriver à réaliser une captation d’une partie avec les élèves et par les élèves qui serait mise en ligne sur le site du collège. La fin de la crise sanitaire permettra de reparler de l’idée. 

Vous noterez sur cette fiche action le peu de mention sur l’évaluation. Pandémie oblige, il n’y a pas eu de fête du collège ou de journée porte ouverte.

fiche action 2021 – club jdr 

 

Les questions diverses : des sous, des salles, des joueurs

Comme vous pouvez le voir sur la fiche action, le club dispose actuellement d’un budget annuel de 500€. C’est beaucoup, c’est peu… Ne sont pas comptabilisés des locations de salle, ou d’intervenant extérieur (je traite du cas de l’adulte intervenant plus loin) : c’est donc un budget dédié exclusivement à l’achat de boîtes de jeu, de livres de règle, de dés, de crayons, de fiches et autre matériel de rangement. J’ai la chance d’avoir les membres du bureau du Foyer plutôt ouvert sur la question des acquisitions : on ne me demande pas de payer au prix du neuf le matériel que j’utilise. Ainsi, je peux parcourir avec bonheur les annonces des sites d’occasions et les vides greniers pour récupérer les accessoires. Sinon, le budget est faible lorsqu’il s’agit d’acheter des livres de règles pour un nombre important d’élève. En effet, le fonctionnement d’un club entraine une part d’usure assez importante sur certains matériels : les fascicules passant de mains en mains se déchirent, des dés s’égarent, des boîtes d’initiation s’abîment, les pions et les cartes s’usent… Il faut recommander chaque année certaines boîtes. 

Concernant l’adulte intervenant, le cas est particulier. Comme nous l’avons expliqué plus haut, le FSE peut financer des intervenants extérieurs. Mais avec 500€, ce serait très limité. Il faut savoir que chaque chef d’établissement dispose d’une enveloppe « d’heures supplémentaires », nommées Heures Supplémentaires Effectives. (HSE). Ces heures peuvent être distribuées aux différents adultes qui interviennent auprès des élèves en plus de leurs heures statutaires. Vous comprenez mieux pourquoi il était nécessaire de rattacher le club jeu de rôle à des pratiques pédagogiques. Je suis donc comptabilisé comme un intervenant, au même titre qu’un adulte faisant de l’aide aux devoirs. La chef d’établissement m’accorde une heure supplémentaire hebdomadaire. Je dois tenir à jour une fiche précise des élèves venant au club pour justifier cela.

 

Concernant la salle, c’est un peu la complexité d’un collège, même de 900 élèves. Nous nous heurtons à plusieurs nécessités. Le collège dispose d’une salle de Foyer, qui est une salle d’étude laissée à disposition des élèves lors des créneaux méridiens. Elle est utilisée pour la ludothèque, donc impossible à utiliser pour nous (faites un jdr avec une partie de UNO juste derrière). Ensuite, la salle ne soit pas se situer dans les étages, proche des salles de classe, pour ne pas déranger les cours qui se tiennent et pour éviter des circulations d’élèves. Pour faire rapide, je change de salle chaque année, voire plusieurs fois par an. En fait, le principal motif d’annulation d’une séance est la réquisition de la salle lors d’évènements particuliers. Enfin, le collège me prête une petite armoire à archives, me servant à ranger le matériel. Les livres de règles sont considérés à part. Pour faciliter la gestion de l’emprunt, ils sont exposés au Centre de Documentation et d’Information (CDI) du collège. Cela me libère de l’espace de stockage et donne à ces ouvrages une visibilité au top : juste à côté des mangas. Et comme le CDI est fermé sur le créneau méridien, mon casier est parfois remplis d’étranges ouvrages…

 

Accueil du club et conclusion

Après trois années d’exercice, le club a été très bien accueilli par l’ensemble des acteurs du collège. Déjà, les plus heureux sont les personnels de la Vie Scolaire (surveillants et Conseiller Principaux d’Education). Pendant la pause méridienne, ce sont entre 20 et 30 élèves en moins à gérer dans la cours de récréation. Avec eux, nous avons aménagé les passages cantines et les rôlistes sont prioritaires au self pour pouvoir manger vite et rejoindre le club au plus vite. Imaginez vous, une file d’attente devant la cantine longue d’une centaine d’élèves et vous, qui la remontez en souriant, arrivez devant la surveillante et dîtes simplement « je suis au club de jeux de rôle » pour voir la porte s’ouvrir devant les camarades tellement dégoûtés de devoir encore attendre…

Les collègues enseignants découvrent un loisir qu’ils ne connaissent pas. Plusieurs, en lettres notamment, s’intéressent beaucoup à la façon dont les élèves construisent des personnages et des scénarios. Ils y trouvent une similarité avec ce qu’ils font en classe. Le principal « blocage » reste les univers imaginaires et le fantastique. 

L’administration est ravie, surtout depuis que les concours que nous avons organisé (notamment MONSTRES, développé dans un article précédent) ont apporté des articles de presse et une visibilité au collège. 

Enfin, les élèves ont répondu présents dés les premiers jours. Et même plus que ce que je pensais ! Je me doute que la grande majorité ne poursuivront pas le JdR au delà du collège. Ils profitent d’une animation proposée sur place, qui occupe une pause méridienne que beaucoup trouvent longue, et qui est très divertissante. Je repars pour une quatrième année avec une petite boule d’émotion : la première génération, ceux qui viennent au club depuis son ouverture (ils étaient en 5e) quittent le collège. Un noyau d’une douzaine d’élèves a été présent à toutes les séances (soit une heure chaque semaine). Ils ont joué, fait joué, rangé le club, plastifié des fiches de personnages, ramassé des centaines de dés qui roulaient dans les salles… Dur de les voir partir mais content de voir que la nouvelle génération est bien là et à l’air tout autant accroché ! 

Par contre, mystère que je tenterais d’élucider dans le prochain article : je n’ai plus un seul garçon au club….

Voilà pour le côté « administratif », je reviendrais vers vous en un nouvel article dans lequel je présenterais l’aspect jeu et gestion du club : comment faire jouer ces élèves ? Quels systèmes adopter ? Quelles erreurs j’ai pu commettre ?

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Écrit par Sébastien Fajal

Professeur certifié de l'enseignement secondaire
Animateur de Club de Jeux de rôle
Auteur chez Casus Belli Magazine
Auteur chez d1000etd100

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3 commentaires

  1. Merci, c’est intéressant.
    La question que je me pose, c’est la contrainte de saucissonner les parties en tranche d’une heure…
    Est ce que les jeux s’y prêtent? Le temps de mettre en place et ranger il doit rester 30 min effective de jeu non?

    Au paléolithique j’animais un club en collège en tant qu’élève et les modules D&D de PMT. On faisait deux trois salles, et on repartait en cours…

  2. Effectivement, entre 35 et 45 min de jeu effectif. Ce n’est déjà pas si mal ! La contrainte horaire n’est pas négociable. Impossible d’empiéter sur des heures de classe effective pour un club, sinon à créer une classe à projet. Ce n’est pas dans un avenir proche pour moi, c’est très lourd à porter et il faut plusieurs collègues impliqués.

  3. Bonjour ! Prof Doc en collège (dans l’Aube) et rôliste né en 1982, cette expérience me parle particulièrement ! Mon petit collège rural de 250 élèves est plus souple (et le CDI ma salle d’activité) mais tout ce que tu décris est bien concret et saura aider des collègues qui voudraient se lancer.
    Je vais suivre tes articles avec intérêt.
    Merci !